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23/10/2017

Faire face au choc démographique

Interview H. Lebras : vignette

La soutenabilité de notre système de retraite est confrontée depuis de nombreuses années à un défi de taille : le vieillissement de la population française. Comment notre système par répartition peut-il faire face à ce choc démographique ?

Éléments de réponse avec Hervé Le Bras, démographe et directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), lors d'un entretien réalisé en juillet 2010.

 

1. Réformer le système de retraite pour faire face au choc démographique

Les grandes réformes du système de retraite entreprises depuis 20 ans ont toutes un même objectif : financer les déficits entraînés par l'évolution de la démographie. La baisse de la natalité, de la mortalité mais aussi l'allongement de l'espérance de vie ont pour conséquence l'augmentation du nombre de personnes âgées par rapport aux autres classes d'âge. Ce qui explique l'élévation du coût des retraites pour les actifs.

 

2. Quelle influence de la démographie sur le système des retraites

Le profil démographique des pays développés, mais aussi de la plupart des pays du monde, a connu de profonds bouleversements depuis un demi-siècle. Quelles sont ces évolutions ? En quoi influent-elles sur l'équilibre des systèmes de retraite ? De quand datent-elles ?

 

Retrouvez l'analyse d'Hervé Le Bras en vidéo ou sur la retranscription de l'entretien ci-dessous.

 

 

En quoi la démographie influe-t-elle sur le système des retraites ?

 

Ce qui influe sur les systèmes de retraite c'est essentiellement l'évolution de la mortalité, parce qu'en France, la fécondité s'est stabilisée à peu près autour de deux enfants par femme. Ce qui veut dire qu'on a, à peu près, le même nombre de naissances chaque année : autour de 800 000. En revanche la mortalité recule très vite.
Pour vous donner une idée : actuellement, l'espérance de vie quand on arrive à 60 ans (à peu près à l'âge de la retraite) augmente de deux mois et demi par an. On peut ainsi dire qu'au bout de quatre ans et demi on a gagné une année d'espérance de vie. Cela compromet entièrement l'équilibre entre les cotisants, qui eux ont à peu près entre 18 et 60 ans, et puis les pensionnés qui ont plus de 60 ans et qui sont de plus en plus nombreux.
De ce point de vue-là, la démographie joue un rôle très important sur l'équilibre et les paramètres du système de retraite.

 

De quand datent ces évolutions ?

 

L'évolution de l'espérance de vie est très ancienne, elle commence à augmenter dès le XVIIIe siècle, à cause de la baisse de la mortalité infantile. Pour les personnes âgées, la baisse est beaucoup plus récente, par exemple les hommes vont garder la même mortalité entre le début du XIXe siècle et la fin de la seconde guerre mondiale. A 65 ans, l'espérance de vie va rester de 10 ans que l'on soit en 1806, en 1850 ou en 1945. Et puis soudainement il va y avoir une augmentation de cette espérance de vie : elle va passer à 12 ans, plafonner ou très légèrement augmenter jusqu'en 1975, et à partir de 1975, on entre dans cette période de hausse rapide. Donc cette hausse est récente, elle a surpris parce qu'elle n'était pas prévue ni anticipée par les personnes qui ont monté le système de retraite avec les ordonnances de 1945.

 

Et le baby-boom ?

 

Le baby-boom a eu un rôle important en terme de fécondité : on est passé pendant plusieurs années à près de trois enfants par femmes au lieu de deux enfants. Au niveau des effectifs, cela a gonflé un petit peu les générations, donc il y a eu une sorte de vague démographique. On a beaucoup cru que c'est elle qui allait peser sur les retraites, mais en fait elle fait elle pèse assez peu, parce que les années suivantes il n'y a pas eu de baby-boom mais une immigration assez forte. Donc, au total, ces générations se sont retrouvées à peu près du même nombre.

 

3. Prévoir l'évolution démographique

Les projections disponibles laissent entrevoir d'importants déficits des régimes de retraite dans les décennies à venir. Elles sont fondées sur la perspective d'un allongement continu de l'espérance de vie et du vieillissement. Cette évolution va-t-elle véritablement se poursuivre ?

 

Analyse d'Hervé Le Bras en vidéo ou en retranscription

 

 

Le vieillissement de la population va-t-il se confirmer ?

 

Oui, il va sans doute se confirmer. On ne voit aucun signe contraire dans les courbes européennes de plafonnement. Actuellement, il y a même une très légère accélération pour les hommes, parce qu'il y avait un retard important des hommes sur les femmes. Vous savez qu'en France, il y a une dizaine d'années, il y avait près de huit ans d'écart d'espérance de vie entre les hommes et les femmes et là on va plutôt sur 7 ans.

 

Les hommes progressent plus vite et on ne voit pas pourquoi la mécanique s'arrêterait, il ne faut pas oublier qu'en plus de cela les générations qui arrivent à l'âge de 60 ans, de 70 ans, sont des générations qui ont eu des conditions de vie beaucoup moins dures que les précédentes : elles ont fait beaucoup moins de travail physique, ont été mieux alimentées… Il y a aussi un effet de génération, pas simplement un effet de « ce qui se passe à un moment donné » dans le monde médical ou dans le monde de l'alimentation.

 

Les personnes arrivent en bien meilleure santé maintenant à l'âge de 60 ou 70 ans. Un point aussi très important est que cette espérance de vie n'est pas une espérance de vie en étant malade : on calcule maintenant une espérance de vie en bonne santé, et cette espérance de vie en bonne santé augmente même plus rapidement que l'espérance de vie, ce qui est plutôt une bonne nouvelle et veut dire que la part de vie que l'on va passer en mauvaise santé a tendance à diminuer, et cela dans pratiquement tous les pays sur lesquels on arrive à faire ce type de mesures.

 

L'espérance de vie peut-elle continuer à progresser ?

 

Il y a deux écoles. L'école européenne pense que cela va continuer encore assez longtemps, que nous sommes loin d'avoir épuisé toutes les ressources possibles pour améliorer la durée de vie. Les Américains sont plus pessimistes, une partie d'entre eux pense que l'on va plafonner à l'horizon d'une vingtaine d'années. Ils le pensent à cause de l'obésité, vous le savez, les États-Unis sont très atteints et l'obésité progresse encore maintenant.

 

A quoi est dû l'allongement de l'espérance de vie ?

 

C'est assez largement lié à des modes de vie, d'ailleurs on voit bien qu'il n'y a pas un progrès scientifique majeur en 1975. Il y en a un majeur en 1945 et on voit que l'espérance de vie fait un bon, passe de 10 ans à 12 ans : en 1946 c'est les antibiotiques. Là, c'est très clair, il y a un progrès médical. Mais en 1975, non, il n'y a pas de progrès médical, il y a une série de progrès médicaux continus qui fait que l'espérance de vie augmente. Mais la cassure est plutôt un changement dans les mentalités, dans l'attitude vis-à vis-de l'existence, vis-à-vis du travail, on est beaucoup plus précautionneux. Et je pense que justement la crise vous rend plus précautionneux. C'est-à-dire vous vous dites « bon, il va falloir que je survive à la crise », en quelque sorte c'est peut-être l'une des explications de ce retournement.

 

4. Face au choc démographique : les solutions à envisager

Pour faire face au choc démographique, plusieurs solutions sont parfois évoquées : accroître la natalité, recourir à l'immigration, changer le système par répartition par un système par capitalisation... Ces solutions sont-elles efficaces ?

 

Analyse d'Hervé Le Bras en vidéo ou en retranscription

 

 

La solution passe-t-elle par un accroissement de la natalité ?

 

Non, la natalité n'est pas vraiment une solution puisque actuellement, l'âge moyen auquel on entre dans le marché de l'emploi est de 22 ans en France. Même en supposant que la natalité augmente brusquement, il faudra attendre 22 ans pour qu'il y ait un résultat. Et encore, il sera tout petit puisque ce sera une seule génération : il faudrait donc attendre 40 ans pour que cela ait un effet sérieux. C'est renvoyer aux calendes grecques. En plus de ça, la France a la plus haute natalité d'Europe : elle est à deux enfants par femme. Le problème pour la France, c'est plutôt d'espérer qu'elle va rester à ce niveau-là et qu'elle ne va pas descendre. La fécondité, on ne peut pas compter là-dessus, il faut prendre acte que l'on entre dans une période de population stabilisée ou peut-être même légèrement décroissante.

 

Et l'immigration ?

 

Pour l'immigration, des calculs ont été faits. Notamment par les Nations-Unies, qui ont fait un très beau rapport en 2001 en posant la question : combien de migrants faudrait-il pour maintenir le rapport constant entre les cotisants, adultes de 20 à 60 ans, et pensionnés, personnes de plus de 60 ans ? Pour la France, la réponse est qu'il faudrait faire entrer chaque année 1 100 000 migrants. C'est seulement à ce prix-là que l'on maintiendrait l'équilibre. J'avais fait un petit travail à l'époque en disant « en plus de ça, ces migrants vont eux-mêmes vieillir, donc il va falloir en faire encore entrer plus une fois qu'ils seront là. On arrive à des milliards, il faut aller chercher à ce moment-là des migrants sur la planète Mars ou en dehors du système solaire.

 

Faut-il changer de système ?

 

C'est la même chose pour tous les systèmes. La différence dans les systèmes, c'est le mode de financement, c'est le mode de prise de décision. Mais si vous êtes dans un système par capitalisation et que vous vivez beaucoup plus longtemps : il faut verser plus longtemps et plus d'argent pour que vous puissiez être entretenus plus longtemps, donc il n'y a pas de différence fondamentale. Simplement, pendant un certain temps, on a cru que la capitalisation avait un meilleur résultat que la répartition. Cela a été vrai jusqu'en 2008, et puis en 2008 les Irlandais par exemple se sont réveillés avec la gueule de bois parce que leurs fonds de capitalisation avaient perdu 35 % de leur valeur. Mais comme ils avaient gagné beaucoup avant, ils reviennent à peu près au niveau de la répartition. Il n'y a pas de miracle à espérer de ce point de vue-là, les systèmes sont neutres par rapport aux évolutions démographiques.

 

En savoir plus sur le fonctionnement de la retraite en France

 

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